Tenter l'autopsie d'une toile d'Alix le Méléder relève de la gageure. En effet, cet exercice littéraire nécessite généralement un nombre suffisant d'indices sur la toile pour constituer le «corps » à autopsier . Il s'agit ensuite de les combiner, faire des déductions pour élaborer un argumentaire. Ici, rien de tel, nous sommes en dehors de la représentation, de la temporalité habituelle, et, les indices sont peu nombreux.
C'est donc à l'autopsie de l'OEuvre entier d'Alix Le Méléder, en tant que "parcours remarquable" que je vous propose de vous immerger -parcours de 1998 à 2009-
Sans tarder, commençons notre travail d'enquêteur.
Sans titre, 1998 - huile sur papier - 150 x 150 cm
- Courtesy galerie Zürcher -
la photo ne reflète que médiocrement les détails et la force du travail de l'artiste
Voici, ci-dessus, un très grand format d'une huile sur papier représentatif de la production d'Alix le Méléder pendant l'année 1998. Nous constatons un amalgame de couleurs posées les unes sur les autres ou à côté des autres qui couvrent la totalité de la surface.
Les couleurs étant posées dans un certain désordre sans souci particulier de composition, nous écartons d'office l'aspect de représentation abstraite d'un paysage ou autre élément. Nous pouvons remarquer qu'ici rien d'assimilable aux travaux de Klee par exemple, pour qui la composition des couleurs, qui formait un paysage abstrait et construit, était la recherche principale.
Pas de sujet donc, un jeu de couleurs, mais pas de composition. Oter la composition est un exercice périlleux quand on sait que l'abstraction tient essentiellement sa force de sa composition sur la toile. Voici qui nous rend encore plus curieux....
Que faut-il donc voir ?
Il faut aller chercher l'intention picturale de l'artiste dans la très mince possibilité restante : la dynamique.
La piste semble bonne car la dynamique, cette somme de vibrations que la rétine lit, est ici produite par la manière dont les couleurs sont posées. Chacune semble avoir été "posée" là malgré elle, comme mue par une force qui la dépasse. Prenons les examples prestigieux de Cézanne, Picasso, Matisse, Klee, Staël : aucun ne "pose" sa couleur de la même manière. L'un le fera par petites touches molles, l'autre par petites touches nerveuses, un autre encore par aplats violents comme jetés, bref aucun de ces peintres n'a le même "touché", c'est ce qui fait la signature profonde de l'artiste au delà de ses thématiques ou gammes colorées.
Et, en effet, avec cet élément nouveau qu'est la volonté de privilégier la dynamique donné par le geste, l'on comprend mieux Alix le Méléder. Regardez de nouveau et vous sentirez la force de chaque tâche qui, posée à côté des autres de façon aléatoire, forme comme un combat certes désorganisé mais vibrant, un combat pour la vie, "chacun pour sa peau" a-t-on envie de dire....
Poursuivons l'étude avec une autre toile pour voir si nous cherchons dans la bonne direction. Sautons à 2005 avec l'huile sur toile ci-dessous.
Sans titre, 26.01.05, 2005 - oil on canvas - 200 x 200 cm
- Courtesy galerie Zürcher -
(Encore une fois il est nécessaire de préciser que la photo ne reflète que médiocrement les détails et la force du travail de l'artiste)
Que voyons-nous ? Les tâches de couleur que nous avons vues précédemment sont à présent rassemblées, occupant aussi la totalité de la toile, mais d'une façon différente. Chacune des formes à dominante rouge que vous voyez sur chacun des côtés de la toile blanche est composée, en effet, de plusieurs couleurs superposées les unes sur les autres et non éparses comme sur le travail précédent.
Après avoir interrogé l'artiste, j'obtiens l'explication technique précise de ce que je ressens en voyant cette série de toiles. Elle m'explique qu'elle dispose, autour d'elle, une couleur par pinceau sur une même table puis se place face à la toile posée verticalement. Elle se met alors dans un état d'oubli d'elle-même dans le but de guider toute son énergie vers sa seule main. Puis elle attrape le pinceau, sans même prêter attention à la couleur qu'elle y met, pour le projeter sur la toile. Elle tourne ensuite la toile, toujours dans le même sens, en changeant de couleur et recommence l'opération jusqu'à épuisement physique.
Par rapport à 1998, on constate qu'en 2005 Alix le Méléder a ajouté un effet de composition en proposant un nombre limité de tâches de couleurs disposées selon un sens précis. De bataillon désorganisé, les couleurs sont désormais en ordre de bataille serrée. Nous le voyons dans son cheminement artistique, il a fallu dans un premier temps oublier le sens traditionnel donné à la composition, "tuer le père" dirait Freud (!), pour mieux la retrouver ensuite.
Et le résultat est inouï.
Chaque « tâche » est un concentré d'énergie qui est amplifié par le blanc de la toile laissé autour. Si l'on regarde isolément chacun de ces halots de couleur, ils contiennent une profondeur insondable créée par les superpositions, une vibration rare. La rétine court en même temps que ces couleurs comme un Derviche tourneur. Les couleurs dansent sur cette toile immaculée. La toile vit.
Chaque nouvelle exposition d'Alix le Méléder nous met en haleine et nous donne envie de connaître la suite de l'histoire, de son cheminement.... comme nous le faisons avec cet autre peintre de la couleur Claude Viallat.
Poursuivons donc notre enquête et voyons la série de 2009
sans titre - 2009 - huile sur toile - courtesy Galerie Zürcher
Cette toile nous confirme le sens profond de son oeuvre, aller au coeur, éliminer le superflu, aller le plus loin possible dans la force.
Voici une tâche seulement et pourtant elle remplit la toile en entier tant elle la fait vibrer. Une « tâche » qui a plus les traits d'un Scud tant elle est pleine, forte, prête à sortir de la toile.
La compréhension du travail d'Alix Le Méléder ne peut s'apprécier que par son étude chronologique. Année après année, l'artiste nous livre un élément supplémentaire de son cheminement. En cela, son parcours est similaire à celui des calligraphes chinois ou japonais dans cette manière d'approcher la toile, de l'affronter physiquement. Tout l'être -mental et physique- est impliqué dans le processus. Le geste est le prolongement d'un état, il doit concentrer les énergies avec une telle force que celle-ci devient visible sur la toile.
S'il était besoin de le préciser encore : plus que tout autre et mieux que bien d'autres, Alix le Méléder nous montre un parcours extrêmement rigoureux, une trajectoire sans fautes qui forme une OEuvre majeure.