Artist File #2

au Centre National d'Art de Tokyo à Roppongi

Une véritable encyclopédie subjective de l'art actuel du Japon

 

Comme annoncé l'année dernière, le Centre National d'Art de Tokyo à Roppongi reconduit sa manifestation "Artist File". Sur le principe d'une exposition annuelle, le « File » présente une sélection d'artistes « représentatifs du présent et du futur de l'art » et choisis par les commissaires du Centre. Chacun se voit attribuer un vaste espace d'exposition, totalement indépendant, et il ne s'agit donc pas ici de confronter les points de vue ou susciter les collaborations, mais plutôt de juxtaposer huit expositions personnelles. Cependant, là où l'année dernière, hormis le désir de proposer un portrait de l'art actuel, la cohésion d'ensemble et le principe organisateur pouvaient laisser perplexe, cette année l'exposition parait cohérente dans sa diversité, et d'une qualité assez constante.

Même s'il est une fois encore évident que l'exposition ne peut prétendre dresser un panorama complet des diverses tendances de la production artistique contemporaine, elle donne toutefois à voir un éventail assez large de techniques et discours. Alors que la photographie était fortement présente l'année dernière, avec deux artistes étrangères faisant beaucoup parler d'elles actuellement (Elina Brotherus et Polixeni Papapetrou), elle n'est représentée cette année que par un artiste, le Japonais ISHIKAWA. Il faut noter d'ailleurs qu'un seul non Japonais fait partie de la sélection 2009, le Hollandais Peter BOGERS, qui propose un très intéressant travail d'installation et de vidéos.

Bien qu'il n'y ait donc pas à priori de fil conducteur sous-tendant l'ensemble de l'exposition, il faut noter l'astucieuse distribution des salles, selon un parcours qui fait débuter la visite sur une note forte, s'adoucir avec deux salles dévolues à la photographie et à de délicates peintures, avant de pénétrer dans un univers pictural et graphique étrange, à l'atmosphère prenante et parfois assez inquiétante. De larges peintures aux douces et lumineuses transparences offrent un répit bienvenu, une bouffée d'air frais après cette plongée dans un monde étouffant. Viennent ensuite l'austère installation de sobres piliers de pierre, avant une succession d'installations et vidéos ayant chacune un caractère bien défini. L'exposition se termine sur un film présentant l'Arbre à Photosynthèse de Shigeko HIRAKAWA, reliant ainsi cette installation extérieure aux autres éléments de l'exposition.

image courtesy Valérie Douniaux

 

La première salle des Artist File est donc dévolue aux spectaculaires œuvres de Minoru OHIRA (http://www.minoruohira.com/), un Japonais né en 1950 et installé en Californie, après quelques années passées au Mexique. L'effet est saisissant, prenant le spectateur par surprise dès ses premiers pas dans l'exposition, et faisant débuter le circuit sur un registre très puissant. En même temps, ces structures, bien qu'imposantes par leurs dimensions, paraissent toutes de rondeur et de légèreté, conçues à partir de copeaux de bois (patiemment obtenus à partir de rebuts) collés sur de fines armatures de bois souple. Les titres, dans lesquels le vent tient une large place, confirment cette sensation, en convoquant eux aussi des images d'apesanteur. Les formes, bien qu'abstraites, semblent étrangement familières, universelles, naturelles, évoquant tour à tour de grands nids ou paniers d'osier, une hutte où il fait bon s'abriter, des arbres ployant sous le vent, des animaux ... ainsi, l'une des œuvres, très explicitement intitulée Nuage sur le sol, ressemble à un énorme haricot, dont les deux extrémités sont ouvertes, révélant l'intérieur de la structure. Les teintes nues du bois accentuent l'impression de naturel, mais quelques traces de peinture de-ci de-là rappellent sans lourdeur le vécu des matériaux avant leur renaissance sous la main de l'artiste par un travail manuel que l'on imagine long et souvent physiquement pénible.


Naoki ISHIKAWA

Quittant à regret les fascinantes sculptures, nous abordons la section photographique de l'exposition. L'auteur des images, Naoki ISHIKAWA, né en 1977, est le plus jeune participant de l'édition 2009 d'Artist File.


  

NAOKI ISHIKAWA,
"Grave yard/llulissat", 2006

courtesy scai the bath house.gallery clik

  NAOKI ISHIKAWA,
"Ilulissat/GREENLAND#3", 2006
courtesy scai the bath house.gallery clik

 

Artiste voyageur, qui fait l'expérience directe du monde qu'il capte en images, il va de par la planète, du Groënland à la France, sans oublier son pays natal, présent ici par son plus célèbre symbole, le mont Fuji. ISHIKAWA est célèbre pour être le plus jeune alpiniste à escalader les plus hauts pics de tous les continents. Il a également participé à une aventure dont le but était d'aller d'un pôle à l'autre uniquement par les moyens de la force humaine. Pas de démonstration d'effort spectaculaire cependant dans les images présentées, qui semblent au contraire baigner dans une atmosphère paisible, même lorsque l'environnement est celui du rigoureux hiver nordique. C'est la vie quotidienne des habitants de ces lointaines contrées que l'on découvre ici, une image bien différente des habituels reportages d'expéditions polaires auxquelles nous sommes plus habitués. La vie est la même partout semblent nous dire ces photographies, montrant des chiens dormant dans la neige tandis qu'au fond brille un arbre de Noël, ou des tombes émergeant de l'étendue blanche du sol.

Mais, parmi les diverses séries présentées, la seule qui nous convainc vraiment est celle dédiée au Mont Fuji. Mille fois représentée par les artistes, la montagne sacrée témoigne ici encore de ses incontestables qualités plastiques, le contraste saisissant entre le sol presque noir et la blancheur de la neige sur les sommets créant un effet graphique d'une grande force dans sa simplicité. Dans le même temps, les photographies de Ishikawa vont plus loin qu'une représentation purement plasticienne du cône parfait de la montagne, en montrant aussi des aspects généralement ignorés : le cratère vu du ciel, les refuges accrochés aux flans du Fuji, la rudesse du sol sur le chemin menant au sommet ...


Mio KANEDA

Après cette ballade à travers le monde, nous replongeons dans un univers créatif qui nous apparait comme très japonais, les œuvres sur toile et papier de Mio KANEDA, née en 1963 (http://faculty.tamabi.ac.jp/html/en/100000063.html).

Ses œuvres évoquent le velouté du pastel mais sont en réalité exécutées pour la plupart à l'huile, même quand le support est constitué de papier. Elles créent une atmosphère délicate, comme éclairée de l'intérieur, inspirée des mille et unes beautés subtiles de notre environnement naturel.


Meo SAITO

Ce sentiment de douceur est remis en question avec les œuvres de l'artiste qui suit, Meo SAITO (http://www.artunlimited.co.jp/meo/bio_e.html), née en 1973 à Tôkyô.

A l'accrochage relativement aéré des premières salles, succède un ensemble dense, composé de plusieurs grands formats imprimés sur de longs rouleaux verticaux et d'une multitude de petits et moyens formats sur bois ou papier. Les peintures sont exécutées avec une précision maniaque, dans des tons vifs, où le rouge prédomine (le rouge qui baigne également l'installation proposée par l'artiste plus loin dans l'exposition). Une salle aux murs d'un rouge violent accentue encore cette sensation étouffante, confirmée par les œuvres, dont l'apparente délicatesse se trouve contredite dès lors qu'on regarde attentivement les images. Fascinée par les accumulations de choses, l'artiste s'est attachée à de longues séries, notamment à la création d'une sorte almanach personnel ou d'une Encyclopédie de Fleurs Vénéneuses.

De gigantesques couronnes rappellent bien sûr les couronnes mortuaires mais aussi celles traditionnellement offertes au Japon lors de l'ouverture de boutiques par exemple ; avec leurs assemblages d'objets et images disparates, elles paraissent ici comme des hommages ironiques à l'activité, intense jusqu'à l'asphyxie, de la ville.

La force, parfois destructrice, des sentiments humains sous-tend également toutes les œuvres de Saitô, avec une violence contenue qui semble parfois à deux doigts d'éclater ; ou avec une sorte de mélancolie, non idéalisante, envers une époque révolue, celle de l'enfance de l'artiste, évoquée au fil des œuvres, notamment dans la série des Housing projects, ces habitations de banlieue ayant fleuri dans les années soixante-dix.


Miyuki TSUGAMI

Après cette plongée dans l'univers troublant de SAITO, les grandes toiles de Miyuki TSUGAMI (http://www.squidoo.com/miyuki-tsugami ; née en 1973), placées en file indienne sur le mur, apportent espace et lumière.

Paysages abstraits, les toiles de technique mixte se parent de couleurs vibrantes à la légèreté transparente. L'artiste débute toujours avec des croquis sur papier (dont certains sont exposés ici) ; elle est attentive à capter non seulement les éléments offerts à la vision, mais aussi l'atmosphère, la lumière, les sons, le passage du temps. En les passant au filtre de son esprit et de sa mémoire, elle nous donne à voir les choses invisibles qui nous entourent en permanence, et que nous percevons inconsciemment ... c'est sans aucun doute ce qui donne à ses grands paysages leur qualité impalpable.


Shingo MURAI

Toute différente est la démarche de Shingo MURAI (http://members.jcom.home.ne.jp/amabiki/artists/murai.htm#murai5, en japonais), né en 1952, dont les austères blocs de granite, aux formes nettes, créent une installation d'une sobre monumentalité, à l'atmosphère silencieuse.

Celle-ci est cependant rapidement rompue par d'étranges bruits parvenant dans le couloir qui mène aux salles suivantes, éveillant la curiosité du visiteur.



Peter BOGERS

Ces sons étonnants, à la cadence régulière, proviennent de l'installation de Peter BOGERS (http://www.peterbogers.com/ ; né en 1956 aux Pays-Bas),

The United Field, constituée à partir de trois projecteurs et de speakers. Les deux projecteurs latéraux diffusent une grille de lignes noires sur fond gris, tandis que l'écran principal montre l'image, entre réel et synthèse, de John Hagelin, un physicien quantique qui parmi ses diverses activités est le Ministre des Sciences et Technologies du Global Country of World Peace et un grand promoteur de la Méditation Transcendantale. C'est de cette dernière dont il vante les mérites dans le film, la présentant comme la solution à tous les maux universels quand pratiquée à grande échelle par un nombre important de personnes. Suivant un rythme régulier, des chœurs de voix s'élèvent, apparemment en réponse à son discours, depuis quatorze petits haut-parleurs descendant du plafond jusqu'à hauteur de visage du visiteur. Cet hymne étrange s'avère en réalité, lorsque l'on s'approche des hauts-parleurs, l'union de quatorze enregistrements individuels de personnes chantant des berceuses, chansons par excellence de la sphère de l'intime, et durant la diffusion desquelles les grilles du mur latéral bougent à l'unisson. Ainsi, ce qui semble en premier lieu être une invocation en réponse aux injonctions du discours pompeux et technique de Hagelin, est en fait son exact contrepied, l'affirmation de l'individualité, de l'intimité, de l'humanité sur une pseudo-universalité qui pourrait s'avérer aussi dangereuse que ce qu'elle prétend combattre.

L'installation réussit le pari de mettre le doigt sur un des problèmes majeurs de la société, avec un certain humour tempérant la rigueur de l'ensemble, et avec des qualités plastiques indéniables. Le visiteur n'est pas que simple spectateur, il peut déambuler dans l'espace, prêter l'oreille séparément à chaque chanteur, ceci répondant probablement au souhait déclaré de l'artiste d'associer appréhension conceptuelle et physique de l'œuvre.

Shared Moments est un film construit à partir d'images captées en Europe de l'Est. L'artiste a filmé diverses personnes, à la terrasse d'un café, attendant le départ d'un train, ... jusqu'à ce que ses sujets deviennent suspicieux et tournent leur regard vers la caméra. Juxtaposant simultanément les images sur l'écran, et allongeant le temps par des ralentis, jusqu'à la capture de cet instant furtif où les regardés deviennent regardeurs, Peter Bogers associe dans un même « moment partagé » plusieurs personnes filmées à des endroits et temps différents, le vidéaste regardeur qui devient le regardé, et le visiteur de l'exposition.


Aiko MIYANAGA

Photo: MIYANAGA Aiko
Courtesy of Mizuma Art Gallery

Née en 1974 à Kyôto, Aiko MIYANAGA (http://www.aiko-m.com/ebiography.html) crée un univers délicat et nostalgique.

Son installation de vieilles commodes japonaises, dont certains tiroirs sont entrouverts et éclairés, invite à une découverte ludique et curieuse, comme on le ferait dans un grenier plein de trésors oubliés. Les objets qu'on y découvre alors, bien que faisant partie de notre quotidien (gants, chaussures, petit train, chapeau, chaussons de danse ...) ont ici une présence étrangement fantomatique. Car il ne s'agit pas des objets en eux-mêmes, mais de leur moulage dans de la naphtaline, une matière dont on peut difficilement imaginer qu'elle se prête à ce genre de métamorphose et qui implique d'emblée en elle-même toute une notion de préservation, de protection d'objets qui sont chers à notre mémoire. Le temps parait ici suspendu.

L'autre installation de l'artiste présente des céramiques posées sur des étagères de verre soutenues par de vieilles caisses de pommes. Les céramiques, par un procédé particulier de fabrication, émettent des craquements sonores. Malheureusement, à moins d'avoir lu le catalogue avant, il faut avouer qu'il n'est pas évident de se rendre compte de la chose ...


Shigeko Hirakawa

Shigeko Hirakawa (http://shigeko-hirakawa.com/ ; née en 1953), dont nous suivons avec le plus grand intérêt le travail depuis une dizaine d'années, présente à l'extérieur du musée une nouvelle version de son Arbre à Photosynthèse.

Conçue à l'origine en France, pour la ville d'Argenteuil, puis reprise au Musée de la Mine de Lewarde et aux Etats-Unis, l'installation prend ici des proportions encore plus spectaculaires, trois des grands arbres plantés devant l'entrée du musée étant recouverts d'un total de près de 4500 disques. L'effet visuel est superbe, sur l'arrière-plan formé par la monumentale vague vitrée de la façade du bâtiment. Les variations fréquentes du climat en cette saison, passant de la neige au grand soleil printanier, de la pluie au vent, permettent des appréhensions toujours renouvelées de l'oeuvre, au gré des caprices de la nature. Les disques redonnent vie aux branches dénudées par l'hiver, les parant de couleurs qui varient d'un blanc fantomatique la nuit au violet en pleine lumière, suivant la force de l'action des rayons ultraviolets sur les pigments inclus dans les cercles plastiques. Nul doute qu'au printemps, lors de la repousse des feuilles, l'installation exprimera plus clairement encore les grandes interrogations de Shigeko Hirakawa sur les rapports de l'homme à son environnement.

L'artiste se penche en effet dans cette œuvre (qui fait partie du projet plus global explicitement intitulé Air in Péril) sur les méfaits de l'industrialisation sur la nature et le climat, notamment sur le processus de photosynthèse, indispensable à notre survie. Au cours de la photosynthèse, la chlorophylle des végétaux transforme le dioxyde de carbone en oxygène, mais le processus sérieusement mis en danger par la disparition progressive de la chlorophylle, perceptible à l'œil nu par la décoloration des forêts. En perdant petit à petit leur couleur verte, les forêts semblent nous envoyer un signal d'alarme. Serons-nous capables de le comprendre à temps et d'en tirer les conclusions nécessaires ?

En résumé, tout comme l'année dernière, l'Artist File, répondant bien au postulat posé par son titre, nous propose un point de vue à un moment donné de la création artistique contemporaine au Japon. Apparemment décousues, ces juxtapositions d'expositions personnelles offrent, dès lors qu'on prend un peu de recul, un panorama de l'art actuel et, en espérant que l'aventure se poursuive dans les années à venir, se révéleront une véritable encyclopédie subjective et non exhaustive, mais par là même suffisamment parlante, des multiples états de l'art au Japon à une période déterminée ; ainsi que du regard des acteurs de l'art de cette période sur la création de leur pays et des pays étrangers, à travers les choix qu'ils auront fait parmi les nombreux artistes en activité.

Valérie Douniaux, mars 2009

 

En savoir plus :

Now online:

A report on Peter Bogers' work at the recently opened exhibition

 ?Artist File'

in the

?National Art Center Tokyo', Japan.

 

click here

http://www.nact.jp/english/exhibitions/af2009.html

 

http://www.nact.jp/exhibition_special/2009/af2009/index.html (en japonais, mais avec des images de l'exposition)

http://www.tokyoartbeat.com/event/2009/E82A.en

 

 

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