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l'Art Contemporain dans tous ses états : installations - photographie - peinture - sculpture - art numérique



Comme dans beaucoup d’autres lieux du globe, l’été n’est pas la saison la plus riche en événements culturels au Japon. Peu d’expositions vraiment intéressantes à voir dans les galeries, qui réservent l’automne et le printemps à leurs artistes les plus en vue. En outre, il faut avouer que le niveau général des expositions actuelles, bien que témoignant d’un énorme dynamisme, est assez moyen, pour ne pas dire parfois franchement médiocre. Une grande majorité de galeries fonctionne sur un mode locatif, souvent prohibitif ; de plus, la tendance est à une figuration proche de l’illustration, facilement commercialisable mais pas forcément très originale.

L’actualité artistique de l’été à Tôkyô aura donc surtout été marquée par les grandes expositions proposées par les musées. Là encore, on pourra déplorer la faiblesse de certains accrochages, les œuvres étant plaquées dans un ordre froidement chronologique, ou au contraire dans un désordre déroutant pour le visiteur (exposition Cartier-Bresson au Musée National d’Art Moderne), le tout accentué par un cruel manque d’explications. Nous en avons déjà parlé, il y a au Japon un véritable problème dans la présentation des expositions, souvent dénuée de réflexion solide, de concept cohérent et de fil conducteur compréhensible par le visiteur.

Cependant, quelques expositions ont révélé de belles surprises. Et étrangement, une bonne partie d’entre elles se révèlent centrées plus ou moins directement autour d’un même sujet : l’architecture.

Tokyo Art Museum de Sengawa

On connaît la passion japonaise pour l’architecture, les villes nippones étant de véritables laboratoires, où sont permises toutes les audaces, pour le meilleur et pour le pire. Ceci s’est accentué ces dernières années avec une nouvelle frénésie de construction mégalomaniaque, liée à la reprise économique. L’une des expositions qui m’a le plus intéressée se tenait d’ailleurs dans l’un de ces hauts lieux de la démesure architecturale tokyoïte, la fameuse Tour Mori, déjà longuement évoquée dans la première chronique. L’exposition Le Corbusier, proposée par le Musée Mori pour le cent-vingtième anniversaire de la naissance de l’architecte, a le mérite d’être à la fois très riche et aisément accessible pour un public non spécialiste. Car, outre les maquettes et documents (plans, objets, photographies …), le parcours très ludique propose à intervalles réguliers des films variés, et surtout la possibilité d’entrer dans les reconstitutions grandeur nature de l’atelier parisien de Le Corbusier, du modeste cabanon construit par l’architecte pour couler des jours paisibles durant les dernières années de sa vie, ou encore d’un appartement de la Cité Radieuse de Marseille. Ainsi, le propos de Le Corbusier apparaît clairement et, au-delà de la figure universellement connue, adulée ou décriée, se profile l’homme lui-même, dans toutes les facettes sa personnalité, dans tous les méandres de sa créativité aussi, car ce touche-à-tout était également dessinateur, peintre, sculpteur, à ses propres yeux peut-être autant qu’architecte … ce dont témoignent les œuvres disséminées au fil de l’exposition. Alors que l’image de Le Corbusier en France souffre encore des querelles autour de son héritage, l’exposition permet donc d’aborder de manière à la fois approfondie et légère, très claire, le cheminement d’une carrière hors du commun.

Tout près de la Tour Mori, dans le nouveau Centre National d’Art, dont nous avons déjà souligné les carences structurelles dans la précédente chronique, se tenait une autre exposition absolument passionnante, qui aurait mérité plusieurs visites tant elle était dense : Skin + Bones, Parallel Practices in Fashion and Architecture. Comme son titre l’indique, cette ambitieuse manifestation, organisée avec le Musée d’Art Contemporain de Los Angeles (où elle a été présentée précédemment), se donnait pour but de mettre en parallèle les tendances de l’architecture et de la mode depuis les années 1980, et de montrer leurs points communs, plus nombreux qu’on ne le croit souvent. Comme l’indique le texte d’introduction à l’exposition : “jusqu’à récemment encore, les deux disciplines n’étaient pas considérées comme ayant beaucoup de points de contact, mais depuis les années 1980 la distance les séparant s’est amenuisée et elles ont commencé à exercer une influence significative l’une sur l’autre. Notamment, ces dernières années, l’usage de la création assistée par ordinateur et d’autres développements technologiques, à la fois dans les matériaux et les méthodes de fabrication, ont donné aux tenants des deux disciplines une plus grande liberté dans la création de formes complexes et ont amené de profonds changements dans la relation entre surface et structure. Les créateurs de mode en sont venus à créer des pièces complexes, architecturales, à partir de textiles bi-dimensionnels, tandis que les architectes donnent naissance à des formes inédites, courbes, qui révèlent l’influence du design de mode. L’exposition examine les pratiques parallèles des deux domaines à partir de points de vue variés, incluant la conception, la forme, la structure et la technique». Bref, un ambitieux programme, et la possibilité de mener une réflexion profonde à partir d’un sujet malgré tout « dans la tendance » et attrayant pour le grand public, dont on connaît la fascination pour l’univers de la mode. Et si le propos restait pour le moins confus dans les premières salles, dédiées aux « parallèles fondamentaux » entre les deux univers, il devenait plus clair au fil du parcours, le choix des pièces exposées devenant également plus limpide.

Ando Street, la salle de spectacles

Troisième événement où l’architecture est reine, l’exposition présentée encore pour de longs mois au Tokyo Art Museum de Sengawa, dans la région de Tokyo. Ce musée fait en réalité partie d’un vaste complexe urbanistique conçu par la star de l’architecture japonaise Ando Tadao. A l’origine de ce projet ambitieux on trouve Mme Ito Yoko, galeriste à l’énergie et à la volonté farouches. L’exposition retrace l’incroyable aventure qu’a été la conception et la construction de ce que l’on nomme désormais « Ando Street », et qui comprend déjà outre le musée et la Plaza Gallery de Mme Ito, des logements, école, boutiques et même une petite salle de spectacle. Dans la plaquette de l’exposition, Mme Ito raconte la genèse du projet : « En 1962, émergeait pour la première fois un plan pour la construction d’une route métropolitaine devant traverser les terres de la famille Ito, qui s’étendaient du Nord au Sud sur 432 mètres. La route devait occuper une grande partie de ces terres, courant en diagonale du nord au sud, et les lots de terrains épargnés, découpés en bizarres formes triangulaires et trapézoïdales, perdraient la majeure partie de leur valeur. […] En 1989, à l’époque de la bulle financière, alors que les héritiers de la famille Ito se retrouvèrent avec une somme astronomique de frais de successions sur leurs terres, le gouvernement métropolitain décidait finalement de mener à bien ce projet de construction de route. Ainsi en étaient les choses au départ de la conception de « Ando Street » : d’énormes droits de successions à payer d’un côté, et de l’autre un plan pour une route large de 16 mètres qui allait couper le milieu des terres taxées. Quant aux bandes de terres divisées par la nouvelle route, la difficulté était de trouver un plan cohérent de développement, qui puise créer une ambiance agréable dans le secteur. Outre le poids de la taxe, était aussi le poids additionnel de rester fidèles à ses propres idéaux. […] Ce fut une période incroyablement difficile pour la famille. Parfois nous étions tentés par l’idée qu’il serait bien plus facile de vendre sans discrimination les lots restants pour couvrir la taxe. Cependant, nous savions que c’était la voie de la facilité – que nous aurions pu adopter n’importe quand si nous l’avions voulu – et nous étions déterminés à faire les plus grands efforts. Notre détermination fut transmise avec succès à M. Ando, dont la vision profonde et le soutien extraordinaire incitèrent finalement le gouvernement municipal de Chofu et des entreprises privées à rejoindre le projet. En fin de compte, celui-ci se développa largement au-delà de nos espérances. Très naturellement, cette rue est désormais connue sous le nom de « Ando Street ». Une rue qui offre à chacun un environnement de qualité».

Ando Street

L’ensemble, situé à proximité de la gare du secteur de Sengawa (Chofu), dans un secteur animé, constitue effectivement un lieu à la fois saisissant et paisible, une véritable réussite où l’architecture demeure à échelle humaine, et marie avec succès les besoins réels de la vie urbaine avec la vision créative d’un architecte au style bien marqué. Dans la veine particulière à Ando, le béton règne en maître mais la rue, large et aux édifices peu élevés,, d’élégance également par son unité et sa sobriété. Le musée lui-même est un bâtiment extrêmement étroit mais qui tire parti de la hauteur (tous les niveaux étant ouverts en mezzanine sur un espace unique) et de la lumière. Il offre un écrin particulièrement adapté, dans un accrochage aéré et bien pensé (il faut le signaler !), en adéquation avec l’espace, pour une rétrospective documentaire de l’histoire de ce projet urbanistique étonnant, qui est loin d’être terminé. En effet, Ando Street pourrait encore se parer dans les années à venir de nombreux autres édifices publics ou privés. Une ballade le long d’Ando Street est donc un prétexte à une excellente après-midi de découvertes, entre l’exposition, celles présentées à la galerie Plaza dirigée par Mme Ito (qui est, il faut le signaler aussi, une véritable galerie non locative, à la programmation de bon niveau, ouverte aux artistes de toutes nationalités), dans un quartier riche en boutiques,, dans un futur proche les programmations de la salle de spectacle. La rue connaît une reconnaissance internationale inespérée en attirant du monde entier les admirateurs d’Ando. Une nouvelle preuve que la ténacité de personnalités visionnaires et volontaires peut parfois faire mieux que les plus grandes institutions politiques ou financières, souvent engluées dans leurs systèmes rigides et leur souci du paraître. 


Valérie Douniaux

le 29 août 2007


En savoir plus :

Le Corbusier au Musée Mori, jusqu’au 24 septembre 2007 http://www.mori.art.museum/english/contents/lc/index.html

Skin + Bones, http://www.tokyoartbeat.com/event/2007/6D52.en (sur l’excellent site Tokyoartbeat, le plus complet sur l’actualité artistique dans la capitale japonaise)

Tokyo Art Museum, http://www.tokyoartmuseum.com/

Plaza Gallery, http://www.plaza-gallery.com/

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